Sabordage

Les béarnais ne sont pas un peuple de marins. C’est l’histoire autant que la géographie. Pourtant François Bayrou est un Premier ministre corsaire. Et à la manière des pirates du XVIIe siècle qui brûlaient leurs vaisseaux pour ne pas être capturés, il vient de se saborder pour ne pas être censuré.

Un sabordage dans les règles de l’art. En annonçant demander un vote de confiance à une assemblée où ses opposants sont majoritaires et sur la base d’un texte qu’il n’a jamais discuté avec eux, le Premier ministre savait qu’il mettait fin à son bail rue de Varennes. 

Quelles peuvent être ses motivations ? Prendre date, échapper à l’enfer de Matignon alors que la fonction semblait l’émousser, redevenir, dans le confort de la retraite, la Cassandre qu’il n’a jamais cessé d’être sur les comptes publics et in fine un recours. Nul ne le sait. 

Ce qui est certain c’est que les partis politiques et le pays ont désormais psychiquement basculé vers le jour d’après Bayrou. Ils semblent d’ailleurs le faire sans regret tant les leçons dans l’hémicycle et les prêches télévisées du Premier ministre ne manqueront à personne. 

Le grand jeu

Les pièces du puzzle sont sur la table. Le RN demande la dissolution et la clarification pour l’emporter. Les insoumis espèrent la démission de Macron par la pression populaire tout en feignant de ne pas voir que le fond de l’air est davantage à la révolution nationale qu’à la République sociale. 

Il reste aux socialistes à régler leur attitude. La dissolution, ils ont le devoir de s’y préparer mais ne peuvent l’espérer tant le contexte national et international fait craindre une arrivée au pouvoir de l’extrême droite. La démission de Macron, c’est une campagne présidentielle en moins de 35 jours, en pleine crise budgétaire. Quiconque est attaché au fonctionnement régulier d’une démocratie ne peut souhaiter un tel processus électoral dans un tel chaos.

Il ne leur reste qu’un seul chemin : servir. Les travaux et les jours. La modestie et l’exigence de l’exercice du Parlement. Ne pas dévier d’une ligne simple : la volonté de donner un bon budget à la France. Un bon budget qui se résume par les temps qui courent à deux choses. Un budget suffisamment crédible pour assurer la continuité de la vie de la Nation et notamment celle des services publics auxquels nous tenons tant. Et un budget juste où l’essentiel de l’effort de redressement n’est pas supporté par les classes sociales qui n’ont que leur travail pour vivre mais par ceux qui peuvent et ceux qui possèdent. 

Servir

De cela il ne faut pas dévier. Ne rien réclamer pour nous-mêmes. Ne pas apparaître comme ceux qui pratiquent la combinazione. Seulement ceux qui servent leur pays et proposent. Alors peut-être d’autres sur d’autres bancs se rappelleront les conditions historiques qui ont conduit à leur élection et se mettront-ils à la hauteur de ce que le Front républicain a signifié et de ce qu’il implique. Peut-être même le président de la République après tant d’errement reviendra-t-il à une forme de sagesse dans l’usage de ses pouvoirs constitutionnels. Nous, quoi qu’il en soit, nous essayons d’être dans la fidélité aux conditions si particulières de l’élection de juin 2024. 

Quant à la grande explication démocratique, elle viendra en temps et en heure. Elle ne doit pas être escamotée car s’y jouera un peu de l’âme de la France. 

Chacun le pressent.

L'édito d'Alexandre Ouizille, enseignant en économie et Sénateur de l'Oise

Par Alexandre Ouizille

Alexandre Ouizille est Sénateur de l’Oise, auteur, maître de conférences en économie à Sciences Po Paris, et président du think-tank Hémisphère gauche, laboratoire d’idées progressiste alliant écologie, socialisme et République. Diplômé de Sciences Po, ESSEC et Paris Dauphine, il a travaillé à l’Arcep dans la régulation des télécommunications avant de se consacrer à la politique. Élu sénateur en 2023, il est engagé dans les questions économiques, environnementales et sociales, et apporte une voix rigoureuse de pédagogie et de fraîcheur sur les grands défis contemporains.